Le Britannique Gregory Motton compte à 38 ans, une dizaine de
pièces à son registre. Entretien grincheux avec un homme exigeant
peu enclin aux compromis. Décapant.

Il faut savoir prendre son temps avec Gregory Motton. Beaucoup de temps. Et si vous
enregistrez l'entretien, vous pouvez être sûr que la première face de la cassette ne sera que
bredouillements et vaines tentatives d'approche. Perches tendues que le jeune écrivain
britannique se refuse à saisir. Sans animosité particulière, juste pas très inspiré. Entre les
grands blancs et de menus propos lâchés au compte-gouttes, les coups de gueule des
éternels clients du Café des sports -l'un des derniers vieux bistrots de la rue de
Ménilmontant où la patronne porte le joli nom d'Étoile et où Gregory Motton fixe
invariablement ses rendez-vous parisiens.

Non, il n'a rien contre les interviews mais il attache une importance extrême à chaque
mot. Trop souvent, dit-il, les journalistes n'ont pas précisément idée de ce qu'ils veulent
savoir et comptent sur l'écrivain pour recentrer le propos. Alors à force d'énervement, il
ne se prête plus au jeu. Et sans le concours de sa jeune amie pour la traduction, les choses
seraient probablement plus difficiles. Derrière sa dégaine relax et ses yeux clairs, Gregory
Motton s'avère du genre nerveux, exigeant, particulièrement agacé par les metteurs en
scène français -à une ou deux exceptions près.
Né en 1961 à Londres, il avait 26 ans quand Chicken, sa première pièce a été jouée en
Angleterre pour la première fois. Ambulance, et Downfall ont rapidement suivi au Royal
Court Theatre à Londres. Ouverte à la jeune création, cette scène est réputée pour avoir
facilité l'émergence des meilleurs auteurs contemporains. Edward Bond et Sarah Kane
sont passés par là.
C'est là que Nicole Brette, sa première traductrice en français, l'a rencontré en 1987. En
France, son théâtre a été porté pour la première fois sur la scène du T.G.P. Saint-Denis par
Claude Régy qui y a monté Chutes (Downfall), en 1992, puis La Terrible Voix de Satan,
l'année suivante. À 38 ans, il est l'auteur d'une dizaine de pièces et de travaux
radiophoniques.
Marqués par la réalité sociale, économique et politique de l'Angleterre, ses textes évoluent
entre un nouveau réalisme à l'anglaise et une veine de plus en plus satirique, dont
témoignent Loué soit le progrès et Chat et souris (moutons) parus cette année en français.
Toute comparaison avec l'univers d'Edward Bond lui paraît hors propos. "Il est anglais et
moi aussi, la ressemblance s'arrête là. C'est quelqu'un d'immense, je le respecte
énormément Nous écrivons tous les deux sur l'époque actuelle mais il est plutôt
analytique, idéologique alors que je suis hystérique. Ce sont deux approches
complètement différentes". Le terme d'absurde, souvent avancé, ne lui convient pas du
tout. Ses dialogues dit-il sont à peine exagérés et il ne comprend pas pourquoi la critique
française s'entête à évoquer les Monty Python. "Peut-être en raison d'un sens de l'humour
spécifiquement anglais que nous avons en commun" mais qu'il serait bien en mal de
caractériser. Ajoutons, pour terminer ce tour du propriétaire très incomplet, que Gregory
Motton, au moment où nous l'avons rencontré, était plongé dans la lecture de l'oeuvre de
George Orwell dont il recommande spécialement Coming up for air (Un peu d'air frais).

Vous usez souvent de métaphores animales. Le titre de votre pièce Chat et
souris (moutons) fait-il référence à l'expression "moutons de Panurge" et
doit-on y lire une critique sociale?
Je me sers de noms d'animaux parce que c'est pratique, ce type de métaphores a toujours
été utilisé en littérature. Sans doute parce que nous avons tendance à nous projeter sur les
animaux... Vous connaissez le jeu du chat et de la souris et vous savez comment sont les
moutons. Imaginez ce jeu avec des moutons à la place des souris, que se passera-t-il?
Normalement les souris fuient le chat alors que les moutons, eux, suivront le chat pour
faire comme lui, en plus de vouloir se ressembler entre eux. Donc, la question très difficile
qu'il vous reste à démêler est : qui sont les moutons?
À votre avis? Ou plutôt, quel est l'avis que vous exprimez dans Chat...?
J'en exprime plusieurs, très différents. En réalité, le sujet de la pièce c'est justement
l'opinion. Pas la mienne, mais celle des gens et, surtout, comment ils forment leur opinion.
Cela traite aussi de la manière dont ils aiment à penser qu'ils partagent la même opinion et,
notamment, dont le public de théâtre veut croire qu'il partage le point de vue de l'auteur.
Ma pièce est une tentative pour empêcher cette communion. Il y a tellement d'opinions
contraires dans la même réplique qu'il est impossible pour le spectateur de se conforter
dans l'identification. Résultat -sans vouloir paraître trop arrogant- il est obligé de penser
par lui-même.
Croyez-vous que l'époque soit trop consensuelle?
Attention à ce genre de formulation. Je ne suis pas contre le consensus par principe. Si le
consensus était l'aboutissement de réflexions individuelles approfondies, ce serait une
bonne chose mais c'est rarement le cas.
Vous travaillez beaucoup sur la répétition, sur un processus proche du
slogan. On a l'impression que vos personnages posent des revendications
politiques ou identitaires sur un ton publicitaire.
Sans doute parce que nous avons intégré le rythme publicitaire dans notre langage
courant. En réalité, je ne fais que décrire la conversation usuelle, ça n'en a peut-être pas
l'air, mais c'est comme cela que l'on parle. Le dialogue auquel vous faites allusion (Ndlr :
dans Chat... Gengis et Tata affirment tour à tour : "je suis à moitié Chinois/ Je suis à moitié
Indonésienne/ je suis à moitié Polynésien/ je suis à moitié Mélanésienne, etc.") renvoie
plutôt à une compétition un peu infantile où chacun veut être détenteur de la vérité. Mais
il y a vraiment plein de rythmes différents dans cette pièce. Certains proviennent aussi
effectivement de slogans politiques. Chat... est une satire politique, cela ne porte pas sur
les politiciens mais, encore une fois, sur la manière dont les gens se font une opinion
politique. Il ne faut pas se fier au nom du personnage, Gengis Khan. C'est juste une
référence mais c'est une fausse piste, comme très souvent dans les processus satiriques,
une plaisanterie. J'aurai dû l'appeler John pour éviter que cela prête à confusion. Ce n'est
ni une pièce sur Thatcher ni sur qui que ce soit.
La plaisanterie atteint même la didascalie, par exemple quand vous donnez
une indication comme "Jour. Aube. Nuit. Crépuscule. Jour. Aube, etc.".
Derrière cela n'y a-t-il pas une manière de vous affirmer face aux metteurs
en scène?
On m'a déjà tellement interrogé à ce propos que je ne sais pas si j'ai encore envie d'en
parler. Les didascalies doivent être suivies à la lettre sinon je n'en écrirai pas. Je n'en écris
d'ailleurs pas tant que ça. Et je crois que je vais arrêter parce que je suis dégoûté de
répéter des choses dans le vide. Je ferai peut-être mieux d'écrire une théorie de mise en
scène, sur ce qu'il faut faire et sur ce qu'on n'a pas le droit de faire. La liste risque d'être
très très longue. Un metteur en scène doit suivre l'idée de l'auteur. S'il veut faire autre
chose, il n'a qu'à écrire sa propre pièce. Voilà tout. Quand j'ai monté Chat,... (Ndlr : la
pièce a été créée en français au Théâtre de Gennevilliers en mai dernier) j'ai simplement
suivi le texte. Il suffit d'appliquer ce qui est écrit!
Je n'ai jamais eu de conflit avec les metteurs en scène. En Angleterre en tout cas.
Généralement, je suis là pour donner des explications sur le texte et tout le monde est
content. C'est très utile d'avoir l'auteur à proximité, il peut aider à comprendre les points
obscurs. Mais les pièces servent trop souvent de prétexte aux metteurs en scène pour
créer leur propre projet. Évidemment c'est problématique parce qu'alors cela donne deux
pièces simultanément sur la même scène et le public n'y comprend plus rien. Parfois aussi,
ils suppriment carrément les passages complexes, cela devient plus clair mais ce n'est plus
le même texte.
Pourquoi n'écrivez-vous pas de romans? Pourquoi le théâtre?
Bonnes questions. Oui je devrai me mettre au roman. Le théâtre m'intéresse parce qu'il
reste à la surface des choses. Dans la vie, on ne voit que l'apparence : je ne sais pas ce que
vous pensez, vous n'allez pas me le dire et si vous me le disiez alors cela serait aussi de
l'ordre de la surface. C'est intéressant de décrire la surface à un public parce que c'est
exactement ce qu'il voit mais c'est très difficile. Mais je ne suis pas intéressé par la petite
société du théâtre. Je n'y vais presque jamais.
Pour en revenir à Chat... et aux passages où les personnages deviennent
complètement infantiles. Est-ce que cela reflète une certaine attitude de
soumission face à la tyrannie?
Pourquoi tout le monde voudrait que cette pièce porte sur la tyrannie!?
Disons plutôt la tyrannie de l'opinion?
Il y a quelque chose de tyrannique dans l'opinion, effectivement. Nous vivons dans un
système sans jamais le remettre en question. Cela ne se fait pas de dire que la démocratie
est une mauvaise idée parce que les gens sont trop stupides.
C'est ce que vous pensez?
Oui comme beaucoup d'autres mais il ne faut pas le dire trop fort. En revanche, on peut
dire qu'il faudrait plus d'éducation. Je ne connais pas d'autre système valable, cela dit, la
démocratie est vraiment mauvaise. Nous détruisons beaucoup de choses au nom de la
démocratie. Elle se détruit elle-même, elle détruit sa propre culture. Mais c'est plutôt le
capitalisme qui provoque cela.
Il y a depuis toujours de nombreuses références religieuses dans vos pièces.
Croyez-vous que la religion soit également un facteur d'oppression?
Vous plaisantez? Vous parlez du pouvoir du Vatican? Il y a toujours quelque chose
d'oppressif dans toute forme d'engagement. Nous n'avons pas le même rapport que vous à
Rome. En Angleterre, les catholiques ont toujours été une minorité. Je vais à l'église tous
les jours. Vous pensez que je plaisante mais je suis très sérieux. Dire que la religion est une
source d'oppression c'est comme s'acharner sur un cadavre... Il y a si peu de vérité dans le
monde qu'il faut la prendre où on peut, y compris à l'église. Même si nous savons bien le
peu que l'on peut espérer de toute organisation. C'est pareil pour les partis politiques et
pourtant nous continuons de voter. Que faire d'autre? La télévision a aussi sa part de
vérité. Je la regarde même si ça me rend malade, agressif ou si cela m'oppresse. Là où il y a
vraiment très peu de vérité c'est au théâtre. Je préfère largement passer une heure à
l'église qu'au théâtre.
La religion est un sujet bien plus intéressant que le théâtre ou la politique telle que nous la
vivons en ce moment : tout le monde regarde dans le même sens en attendant que ça se
passe. Actuellement nous ne vivons pas dans un système politique mais dans un système
économique, dans une société de gestionnaires. Peut-être que dans cinquante ans,
quelqu'un aura à nouveau des idées intéressantes. Il faut savoir garder l'esprit ouvert mais
nous souffrons de conditionnement. L'opinion générale se positionne par rapport à une
liste d'ennemis tout désignés, comme durant la Révolution de 1789. La religion a toujours
été une cible facile pour l'idéologie dominante de gauche. Je ne vois pas l'intérêt d'écrire
une pièce sur le pouvoir de l'église.
Interview with Maia Bouteillet for  
Le Matricule Des Anges
Contre le prêt-à-penser
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Cat And Mouse (Sheep) at the
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